À BABORD, TOUTE !

Par Jacques Bérubé

C’est beau d’vous voir gouverner ça
Ben installé sur vot’ gros tas
Avec les deux yeux r’virés ben raide vers les États
Vot’ p’tite tête pleine de gros calculs
L’capitalisme qui vous encule
Vous faites en sorte que plus ça avance
Plus ça recule

– Plume Latraverse, Strip Tease

Cette chanson de Plume Latraverse, pourtant peu enclin à donner dans l’engagement politique, date du début des années 1970, à une époque où les parents des étudiants qui affrontent aujourd’hui le gouvernement libéral de Jean Charest n’envisageaient même pas encore la possibilité d’avoir des enfants.

Et pourtant! Relisez ces paroles — ou mieux, chantez-les, si vous avez l’âge de vous en rappeler — et vous verrez à quel point elles s’appliquent toujours, 40 ans plus tard, à la gouvernance à laquelle nous sommes soumis en 2012.

Bienvenue dans le passé, à l’époque où Maurice Duplessis « développait » la Côte Nord en vendant le minerai de fer aux Américains à trois cennes la tonne, pour qu’ils le transforment, en créant de l’emploi chez eux, et nous revendent des produits manufacturés avec notre matière première à 100, 200, 500 fois le prix payé.

Bienvenue dans le passé, à l’époque où le Cheuf clouait le bec à ses opposants en leur coupant les vivres et en leur envoyant sa police matraqueuse.

Retour au présent, pour regarder Jean Charest et sa cour dérouler le tapis rouge, version XXIe siècle, c’est-à-dire en route asphaltée à coup de centaine de millions, pour ouvrir, cette fois, aux Chinois,  Allemands, Espagnols et bien sûr, encore et toujours, aux Américains, le buffet all you can eat de nos ressources minières : cuivre, nickel, diamants, uranium, alouette!

Retour au présent, pour voir Stephen Harper et ses bitumineux dinosaures s’attaquer sans scrupules aux processus de consultation sur les impacts environnementaux et couper les budgets de recherche et des postes clés dans des centres de Pêches et Océans Canada comme l’Institut Maurice-Lamontagne, à Sainte-Flavie, pour ne pas nuire aux grands projets économiques, lire pétroliers. Voyons-le, du même souffle fétide, couper les vivres aux organismes qui ont l’outrecuidance de poser des questions et de critiquer ces projets.

Retour au présent pour voir le Premier ministre Charest évoquer à tout vent la violence et l’extrême gauche pour justifier son recours constant aux forces policières et sa loi 78, qui restreint la liberté d’expression et de manifestation.

Le conflit n’est plus centré sur la question des frais de scolarité, mais bien sur des questions de vision d’avenir : quel Québec voulons-nous? Dès lors, qu’on cesse de parler d’un conflit étudiant. D’une part, parce qu’il y a toujours deux parties dans un conflit et d’autre part, parce qu’il est de plus en plus évident que la lutte étudiante s’est transformée en un grand mouvement de résistance idéologique à un gouvernement qui a décidé de mettre tous ses œufs dans le panier économique, au détriment de valeurs sociales, politiques et culturelles qui ont fait du Québec une société distincte en Amérique du Nord.

Le conflit a essaimé et il est maintenant idéologique, opposant la gauche et la droite. Le mouvement d’opposition au gouvernement Charest s’est étendu, en quelques semaines, dans toutes les sphères de la société québécoise. La population a rejoint les étudiants dans la rue et sur les balcons pour manifester contre cette hausse abusive des frais de scolarité, mais aussi contre la corruption, la montée des inégalités, le laisser aller dans le dossier des gaz de schiste, l’orientation du Plan Nord et surtout, contre les principes de gouvernance néolibérale du gouvernement Charest, qui vise à appliquer partout dans l’activité humaine, l’éducation, la santé, les affaires sociales, le modèle entrepreneurial : économie, marchandisation, rentabilité financière plutôt que sociétale.

La population manifeste contre la privatisation des services publics, le principe de l’utilisateur-payeur — appliqué là, où et quand ça chante au gouvernement, lorgnez un peu du côté des grandes entreprises et des compagnies minières pour vous en convaincre — bref, contre une vision d’avenir et un projet de société qui ne conviennent pas à une majorité de moins en moins silencieuse.

Bien sûr, menacé tel qu’il l’est, le gouvernement a tout avantage à faire semblant de ne rien voir et à continuer de faire porter, à coups de phrases choc, de démagogie et de détournements rhétoriques, tout l’odieux de cette crise sociale sur les étudiants. Mais quand un ministre des Finances perçoit comme de l’intimidation et de l’agression des « concerts » de casseroles; qu’un ministre de la Justice voit une manifestation de jeunes presque nus comme de la violence et une menace à la démocratie et que le parti au pouvoir craint d’installer des bureaux de scrutin dans les cégeps et les universités parce que cela favoriserait le vote des jeunes électeurs, c’est peut-être que la droite sent le tapis lui glisser sous les pieds et qu’elle se retrouve de plus en plus poussée dans ses derniers retranchements.

Si le vent tourne, nous devrons une fière chandelle à ces étudiants qui se sont tenus debout dès le début de leur lutte pour une société juste et équitable, qui sont toujours au front et qui, pour cela, ont reçu plus que leur part de reproches et d’épithètes en tous genres : enfants-rois, bébés gâtés, marxistes, anarchistes, révolutionnaires, communistes… Nuançons tout de même, car ces accusations sont souvent lancées par des gens à cours d’arguments qui n’en ont que pour leur nombril, leur rapport d’impôt et leur abri tempo.

Pour conclure, citons celui qui a le plus subi la hargne et le mépris du gouvernement, des chroniqueurs de radio poubelle et des polémistes à la sauce Martineau, qui mordent tout, sauf la main qui les nourrit grassement et ceux qui les écoutent :

« On démontre que malgré tous les préjugés qui nous tombent sur la tête comme génération, on est encore capables de se mobiliser et de défendre nos droits, qu’on n’a rien à envier à nos parents, à nos grands-parents. Tout ce bouillonnement a permis de mettre plein d’enjeux sur la table. C’est une grande contribution du conflit étudiant au débat politique québécois. »

– Gabriel Nadeau-Dubois

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