La Maison du pêcheur, la critique et le public

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Par Jacques Bérubé

J’ai pris du temps, beaucoup de temps, pour répondre à certaines critiques négatives émises — crachées, dirai-je, dans le cas de Marc Cassivi, de La Presse, — sur le film La Maison du pêcheur, sur lequel j’ai travaillé comme recherchiste, puis comme scénariste, pendant près de dix ans.

Je prends maintenant le temps de répondre à ces critiques, car, depuis le lancement du film, le 13 septembre 2013, j’ai pu prendre le pouls du public, celui qui voit le film en toute ouverture et sans idée préconçue. Après avoir échangé avec le public plus d’une dizaine de fois, à Montréal, Rimouski, La Malbaie, Carleton-sur-Mer, Percé, Montmagny, Sainte-Anne-des-Monts, Sept-Îles, j’affirme que notre film rejoint et touche les gens. Ceux qui ont vécu cette époque s’y retrouvent et ceux qui ne l’ont pas connue la découvrent avec émotion. Bref, les gens, jeunes comme vieux, aiment La Maison du pêcheur.

L’un des plus beaux commentaires que j’ai reçus est venu d’un jeune de 22 ans : « On sort de ce film les yeux un peu humides et les poings un peu serrés. »

Nous n’avons pas la prétention d’avoir fait un grand film. Il n’est pas sans défaut. C’est un film honnête et touchant qui a une qualité singulière, celle de présenter une page méconnue de l’histoire du Québec. La Maison du pêcheur montre, à la mesure de ses moyens, ce qui a précédé l’une des périodes les plus sombres de l’histoire du Québec, la Crise d’Octobre 1970, et présente ceux qui, quelques mois après cet été à Percé, allaient joindre le Front de libération du Québec (FLQ) et qui, sous le nom de la cellule de financement Chénier, allaient enlever le ministre Pierre Laporte et être responsables de sa mort.

Certains critiques, encore une fois Marc Cassivi au premier plan, nous ont reproché d’avoir fait du personnage de Bernard un fils de pêcheur, ce qu’il n’était pas (son père était un employé du Cégep de Gaspé). Rappelons-leur que, dès la première minute du film, il est écrit « Ce film est inspiré d’une histoire vécue. Certains évènements ont été modifiés à des fins dramatiques ». Qui plus est, cet élément fictif est clairement énoncé dans le site Internet qui présente le film. Nous avons sciemment fait de Bernard le fils d’un pêcheur gaspésien pour que le personnage par lequel nous voyons l’histoire évoluer soit aussi le porteur de la cause des pêcheurs et des gagne-petit de la Gaspésie. Les hochements de têtes que nous voyons à chaque fois que nous expliquons au public gaspésien les raisons de cette « distorsion historique », nous prouvent que nous avons eu raison de le faire.

Marc Cassivi nous a aussi reproché, deux fois plutôt qu’une, d’avoir fait des personnages caricaturaux et d’avoir présenté les opposants aux jeunes de la Maison du pêcheur en « crétins de province ». Je lui laisse l’entière paternité de cette insulte. Et je lui envoie, en pensée, une bonne claque derrière la tête, chaque fois qu’après le film, nous recevons des applaudissements nourris et que nous discutons, parfois jusqu’à 45-50 minutes, avec les gens, touchés et enthousiastes.

À Percé, à l’église, le 13 septembre dernier, 400 personnes se sont levées d’un bloc pour applaudir à tout rompre ce film et ses artisans, acteurs et producteurs. Quatre cents personnes qui étaient fières d’être montrées comme des crétins de province? Non! Ravale tes paroles, Marc Cassivi! Quatre cents personnes de Percé et quelques milliers, de bien d’autres régions, qui ont vu et aimé le film, te les retournent, bien emballées dans le papier jauni de ton journal.

Bien sûr, quand on est coupé des gens des régions zéloignées comme trop de « ces gens-là, madame », comme chantait Brel, on se met en retrait du petit peuple, celui que voulait justement rejoindre ceux de La Maison du pêcheur. Il arrive que des gens qui, comme Cassivi, ont quitté une région en bas âge — il est natif de Gaspé — se fassent le défenseur de la veuve et l’orphelin de leur alma mater pour en camoufler leur méconnaissance et leur détachement, voire même pour s’en déculpabiliser. Encore faudrait-il, pour garder un minimum de crédibilité, connaitre cette veuve et cet orphelin, s’intéresser à ce qu’ils sont et surtout, se demander ce qu’eux, qui font corps avec leur coin de pays et qui connaissent ceux qui l’habitent, ont pensé du film.

Les personnages du film qui s’opposent aux jeunes de la Maison du pêcheur sont librement inspirés de plusieurs de ceux qui, en 1969, ont participé aux deux expulsions violentes, faites à sept jours d’intervalle, avec les boyaux et un camion d’incendie de la municipalité. En passant, nous ne manquons jamais de le dire lors des échanges qui suivent le film, l’expulsion montrée dans le film — une seule, cinématographie oblige — est bien en-deça de la réalité. Aucun des jeunes présents dans la maison n’a pu sortir avant l’arrosage, et les jets d’eau étaient beaucoup plus puissants que dans le film.

Quiconque veut en savoir plus long sur ces « pompiers volontaires », qui n’étaient pas tous, je le précise, des fiers-à-bras ou des personnes violentes, mais qui ont été emportés par le courant, peut consulter le site Internet où quelques-uns racontent leur expérience de l’expulsion.

En 2012, 43 ans plus tard, sur les lieux du tournage, l’homme qui a inspiré en partie le personnage d’André Duguay, joué par Luc Picard, affirme fièrement qu’il a ouvert la porte de la Maison du pêcheur, après qu’elle eut été défoncée à coups de hache, pour lancer l’expulsion sauvage des jeunes.

Un autre pose, tout aussi fièrement, à côté des boyaux du camion de pompier, en disant qu’il pouvait y avoir « jusqu’à 250 livres de pression là-dedans » et « que les jeunes et les tables revolaient partout ». Le même homme affirme toujours qu’ils ne sont pas allés trop loin!

Pire encore, à une question que je lui posais sur les souvenirs qu’il avait à propos du décès accidentel d’un jeune homme de 25 ans survenu tout près de la Maison du pêcheur en 1969, l’un des plus farouches opposants des jeunes m’avait répondu, en 2005 :

– Lui : « C’tait tu un jeune de la Maison du pêcheur ? »
– Moi : « Il n’était pas dans la gang qui tenait ça, mais il se tenait souvent là! »
– Lui : « Ben comme ça, je devais être ben content! »

Voilà.

Trente-six ans après les évènements de Percé, la hargne et le mépris contre les jeunes révolutionnaires, barbus, crottés, communistes, étaient toujours bien ancrés chez certaines personnes. Et ce sont ces personnes que j’ai rencontrées, qui m’ont parlé de leur expérience et de leur vision des choses, qui ont inspiré, n’en déplaise aux critiques, les personnages qui se battent contre la présence des jeunes de la Maison du pêcheur dans le film du même nom.

Pour conclure, je citerai l’un des jeunes comédiens du film lors d’une rencontre avec le public après une projection de La Maison du pêcheur : « Il y a de tout dans notre film : de l’histoire, du drame, de la violence, de l’amour, de l’humour. C’est peut-être ce qui a déplu à certains critiques! »

Voilà. Nous avons fait un film pour le public et non pour la critique. Et nous en sommes très fiers.

http://lamaisondupecheur.telequebec.tv/les-coulisses/

6 réflexions sur “La Maison du pêcheur, la critique et le public

  1. mamelonet georges dit :

    Un beau film qui ne raconte pas l’histoire, mais qui la conte, cette page d’histoire qui a suivi de près les évènements de ces fins d’années 60 un peu partout dans les sociétés industrialisées. De très belles images de Percé et un excellent rendu de l’ambiance qui a du être celle du temps. Ayant connu le Québec presque 10 ans après ces évènements, il est raisonnable de dire et de conter qu’il a été nécessaire que le Québec vive une révolution tranquille, mais que les morts de 1970 en sont la tache noire et presque originelle, malheureusement.
    Aujourd’hui notre Québec est à un autre tournant de son histoire, en espérant que celui-là nous donne les ailes d’un leadership en Amérique du Nord, à l’image de ces Québécois qui marquent le monde en art, en culture et en économie et que cela puisse se faire avec plus de grandeur et de discernement que ce que nous offrent nos pauvres dirigeants….

    • jacquesberube dit :

      Bon commentaire, Georges, merci. Une simple remarque : on ne peut pas dire « les morts de 1970 », car il n’y a eu qu’un seul décès, celui du ministre Laporte, très regrettable néanmoins. Le FLQ a été responsable de la mort de huit personnes (dont un jeune de 16 ans, mort en posant une bombe), de nombreux blessés et de beaucoup de dégâts matériels, de 1961 à 1971. Ceux qui ont formé la cellule Chénier (qui sont montrés dans le film, les frères Rose, Francis Simard et Bernard Lortie), qui ont enlevé et ont été responsables de la mort du ministre Laporte (et jugés et emprisonnés pour cela), n’étaient aucunement liés au FLQ avant 1970 et donc, n’ont rien eu à voir avec les attentats à la bombe des années 1960. Il reste beaucoup d’inconnu autour de la Crise d’Octobre 1970.

  2. Roy dit :

    Très belle réponse Jacques. Et je me répèterais si je disais combien j’ai aimé le film. Et je suis d’accord avec le commentaire de Georges Mamelonet sur l’éveil que cet événement a produit au Québec et ce que nous devrions faire faire maintenant pour devenir ce pays dont nous rêvons sous ce gouvernement fédéral obscurantiste. Mais je crois que Cassivi est un peu potentat en ce sens que ton texte le laissera peut-être indifférent, convaincu qu’il sera d’avoir raison.

  3. Michel Germain dit :

    Bravo Jacques, excellente réplique. Polie, dosée et argumentée…..Maintenant, je vais attendre de voir le film et, comme un grand garçon majeur et vacciné, je me ferai ma propre opinion….J’ai déjà adoré des « navets » qui ont été détruits par la critique, et trouvé moches des films encensés!!!!!! Ça m’a appris un principe de base : en art, peu importe lequel, le meilleur critique…..c’est toi-même !!!!

  4. Daniel Gagné dit :

    Plus facile de tenter de détruire en dix minutes, que de construire en dix ans. Les stagiaires de la presse doivent faire leurs preuves et livrer rapidement des feuillets sans trop réfléchir, ce qu’ils sont d’ailleurs en train d’apprendre à faire, en se frottant à des forces qu’ils mesurent mal. Il faut les comprendre, ils n’ont pas l’expérience nécessaire pour bien évaluer la valeur de ce qu’ils touchent, et comme des enfants un peu maladroits, ils peuvent briser involontairement des biens précieux, que leurs parents, pensant bien faire, leur ont prêtés, pour qu’ils se montrent dignes de confiance. Pour devenir grands, les petits, sans trop les bousculer, ont parfois besoin d’une petite taloche derrière le melon, histoire de leur faire saisir qu’ils ont intérêt à être polis quand ils s’adressent aux grands, et encore plus quand ces grands constituent un public unanime. Les p’tits des fois, n’ont pas de limite à se croire fins! P’tits pressés!

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